Haïti, les peintres de l’espoir

15 février 2010

C’est sans doute le premier tableau haïtien de l’après-séisme. Un tableau inspiré, destiné à entrer dans l’histoire. Un tableau magnétique, peint dans la fièvre, la douleur, la sidération d’une nuit de folie, sur une terre de chaos.

Le peintre vient tout juste de l’apporter à son galeriste de Pétionville, sur les hauteurs de Port-au-Prince. Il est entré, lui a serré la main et, sans un mot, a posé la toile dans un coin. Voilà, disait son regard allumé. Voilà ce que j’ai fait, voilà ce que j’ai vécu, voilà ce que j’en pense. Michel Monnin, le galeriste, s’est approché de la toile, a regardé en silence, a souri, puis a hoché la tête.  » Tu as donc déjà peint…  » L’artiste cette fois a ri. Pas seulement une toile ! Plusieurs ! Cinq ou six sont en préparation.  » Comment faire autrement ? Je ne pense qu’à ça. Au tremblement. Je marche dans les rues dévastées, je bois, je pense, et je rentre peindre. Je ne dors pas. Je peins. Je peins comme je respire. Et comme je bois !  »

Le tableau nous regarde. Il est plein d’yeux. Yeux d’animaux, de cheval, zèbre, girafe, d’oiseaux. Yeux de sirènes, de spectres et de créatures ailées. Tous ces êtres, représentant selon le peintre les esprits et dieux vaudous, s’enroulent, se mélangent, s’enchevêtrent en une étrange spirale, en un immense magma. Au centre, une scène d’horreur où des dizaines de mains émergent d’une mer de sang, comme pour appeler à l’aide, des maisons saccagées, formant un arrière-plan. Une petite pancarte, brandie par une main, proclame :  » Haïti will reborn  » (Haïti renaîtra), tandis que sur le bord du tableau, également peints, deux yeux nous fixent encore. Des yeux bien vivants, mais enterrés sous les décombres.

COMME UN ÉLECTROCHOC

Frantz Zéphirin paraît content de sa toile. Libéré.  » J’y vois des choses que vous ne comprendrez pas bien sûr. Car je suis aussi prêtre vaudou. Et l’aspect mythologique me passionne. Disons, pour déchiffrer la toile, que, penchés sur le désastre, les esprits et les dieux, sidérés, se rencontrent, se connectent et fusionnent afin de trouver une solution à la problématique d’Haïti.  » Une solution ?  » Le tremblement peut agir comme un électrochoc. Je l’espère profondément. Il faut un changement de mentalité. Moins de corruption. Plus d’éducation. Un vrai projet pour le peuple. Une décentralisation qui permette aux gens de retrouver la province et de s’y ancrer avec un travail. Tout est à repenser dans ce pays. Tant de choses à dire dans mes tableaux !  »

Depuis le 12 janvier, donc, il peint. Et il se remémore l’horreur. Il l’a filmée. Oui, filmée ! Grâce à son téléphone portable.  » Cela vous surprend, hein ! « , dit-il en riant et en sortant l’appareil. Bien sûr, tout le monde veut voir. Alors il raconte.  » J’étais dans le quartier de Delmas. Je sortais de chez une de mes petites amies et je me suis arrêté un moment boire une bière dans un restaurant. J’ai payé, je suis sorti. Il y a eu un grand bruit. Je me suis retourné : le restaurant n’existait plus. A côté, les immeubles tombaient les uns après les autres. J’ai gardé mon calme en pensant qu’il s’agissait d’une action de guerre, genre bombardement. C’est quand j’ai vu la terre se fendre que j’ai compris. C’est la terre elle-même qui grondait et bougeait. J’ai sorti mon portable. Les gens criaient, couraient dans tous les sens dans un bruit angoissant. J’ai vu une vingtaine de motards écrasés par le mur de l’Office national des assurances-vieillesse.  »

Il a tenté de joindre des proches. La plupart étaient morts. Belle-mère, cousins, amis… Deux de ses maisons se sont effondrées. La nuit était tombée, il ne pouvait plus se déplacer, le téléphone ne marchait plus.  » Je me suis dit : OK, je vais peindre. Et il n’était plus question de m’arrêter avant d’avoir achevé ma toile. Vingt-quatre heures plus tard.  » Plusieurs autres tableaux sont sur le point d’être achevés. L’un, dans une bouche géante surmontée de deux yeux fixes, représente les tombes des grands édifices publics de Port-au-Prince. Un autre, à l’aide de mains colorées et multiples s’agitant sur la ville, illustre l’aide internationale se déversant sur Haïti. Un autre enfin s’appellera Le Cri de la terre, car la prochaine catastrophe, prédit Frantz Zéphirin, sera écologique.  » Vous avez remarqué que nos arbres ont résisté ? Belle performance, hein ! Alors que nos maisons s’écroulaient les unes après les autres, nos arbres, eux, tenaient tête. Eux qu’il nous faudrait chérir, choyer et que ce pays, avide de déboisement, n’a cessé de massacrer !  »

Mais il ne faudra pas rester bloqué sur le séisme. Les Haïtiens, dit-il, ne se sont jamais complu dans le malheur. Aux artistes de transmettre de la joie pour faire oublier les horreurs.  » A leurs tableaux d’exprimer de l’optimisme et de la foi, malgré les disparus, malgré les mutilés, malgré les orphelins qui vont courir les rues…  » 24e enfant d’un père architecte qui en eut 52 (avec 19 femmes), papa lui-même de douze enfants légitimes ( » Officieusement, je ne sais pas ! « ), Frantz Zéphirin n’a peut-être jamais eu autant envie de peindre.

« JE NE PEUX PLUS PEINDRE L’INSOUCIANCE »

Henri Jean-Louis aussi est revenu à la galerie Monnin. Envie de parler, de partager sa tristesse et son désarroi. Il apportait un tableau commencé bien avant le séisme, une de ces scènes de marché qu’il affectionne. Et il ne savait pas ce que deviendrait sa peinture  » d’après « . Il lui fallait fuir Haïti, disait-il. D’urgence. Au moins pour quelques semaines. Il avait des amis et de la famille à Miami, il y avait vécu et exercé différents métiers, il y avait même demandé l’asile politique en 2002, du temps des violences et des  » chimères  » du président Aristide.  » Mais je reviendrai ! J’aime mon peuple, j’aime ce pays, j’aime ces paysans qui vivent à la campagne, ces petits marchés où l’on vend des mangues, des patates, des abricots, des bananes ; ces femmes qui font la lessive dans la rivière et s’activent, un panier sur la tête. Je peins toujours avec la nostalgie de ce monde simple, presque idéal. Mais en ce moment, je ne peux plus. Je suis traumatisé.

l s’angoisse chaque fois que la terre tremble. Et il déteste ces rumeurs qui courent la ville et annoncent de fortes répliques d’ici deux mois.  » Dieu m’a sauvé la vie, je n’ai pas le droit de courir de nouveaux risques !  » Il ne supporte plus l’idée de tous ces morts enfouis dans les décombres ; l’odeur de cendres, de cadavres, de pourriture ; le spectacle des souffrances des blessés et des sans-abri ; leur quête désespérée pour un peu d’eau, un peu de nourriture, dans le grand capharnaüm de l’aide publique.  » Tout cela me bouleverse, m’empêche de respirer, de me sentir libre en tant qu’artiste. Je dois partir.  »

Une semaine plus tard, le peintre est revenu à la galerie avec deux toiles  » post-séisme « . Haïti et sa campagne luxuriante y étaient recouverts de tentes, de brancards, de linceuls. Et l’aide de tous pays arrivait aux blessés, ainsi que des GI.  » Je veux que les autres pays voient dans quel abîme Haïti est tombé. Je ne peux plus peindre l’insouciance. Il faut que les futures générations sachent ce que nous avons enduré d’exploitations et de souffrances.  »

ATELIER ÉCROULÉ

Reynald Joseph, lui, a entamé un grand triptyque. Son atelier s’est écroulé, anéantissant une quinzaine de ses toiles. Il n’a récupéré qu’un couteau, avec lequel il aime peindre. Et quelques photos de ses toiles qui sont ses seules archives.  » Il y aura un avant et un après le tremblement. Rien, dans mes tableaux, ne sera plus jamais stable. Tout est précaire, en Haïti. La vie, les bâtiments, les institutions, le pouvoir. La mort, ce tyran qui nous a déjà condamnés et n’épargne personne, est notre seul point fixe. Tout le reste peut valdinguer à tout moment.  »

Il ne va pas changer ses thèmes d’inspiration : scènes de rue, de mariage, de carnaval, de bordel. Simplement, tout sera plus mouvant, en déséquilibre, au bord du chaos.  » Vous voyez ? Ce n’est encore qu’un croquis. Mais cette scène de rue témoignera d’une grande pagaille : maisons en mouvement, portes claquantes, rideaux volants, personnages désarticulés, fruits éparpillés sur la voie, poteaux électriques à moitié couchés. Dans les couleurs que j’ajouterai plus tard, je jouerai avec les codes vaudous. La femme renversée aura par exemple une culotte rouge, comme les femmes qui ont perdu leur mari. Les morts craignent le rouge… Les Haïtiens, sachez-le, ont une dimension mystique profonde.  »

Pas question, pourtant, de peindre des morts ou des blessés.  » Un tableau est un objet d’art. Et l’art n’est pas fait pour dire le malheur. Même déprimé, cabossé, un Haïtien se tient.  » C’est tellement vrai. Leur allure, leur stoïcisme, leur dignité sont stupéfiants. Pas de pleurs, en ville, ni d’appels à la pitié. Pas de gémissements, ni de laisser-aller.

VISIONS PRÉMONITOIRES

Les peintres rencontrés sont tous d’une élégance parfaite lorsqu’ils viennent à leur galerie, alors que la plupart ont tout perdu et qu’ils ont passé la nuit dehors. Levoy Exil et Préfète Duffaut, peintres mythiques l’un et l’autre, sont de ceux-là. Et tous deux, étrangement, ont la certitude d’avoir eu des visions prémonitoires.

Le 13 novembre, le premier a réveillé sa femme en lui prédisant un grand drame pour la terre d’Haïti.  » Je travaille avec le soleil, la nature, les éléments. Et j’avais le sentiment que tout mon sang vibrait. Quelque chose de tragique allait se produire sous peu.  » Le second a passé le 1er janvier, jour de son anniversaire, dans un état de grande angoisse. Des nuages sombres s’accumulaient au-dessus d’Haïti. Il fit une prière au  » Grand Maître  » et le 7 janvier, cinq jours avant le séisme, peignit une toile terrible représentant l’engloutissement de Port-au-Prince…

La jeune Pascale Monnin n’a rien vu de semblable, tout occupée par sa petite fille de deux mois qu’elle allaite. Mais une nuit, après un cauchemar lui faisant entendre les cris des Haïtiens encore enfouis sous les décombres, elle s’est mise à crayonner une chronique de dessins et de textes sur les disparus du 12 janvier 2010.  » Il va falloir qu’on aide les artistes à se remettre sur pied, dit-elle. Haïti, peuple de créateurs, se relèvera aussi comme ça.  » Cela prendra des mois, peut-être des années. A Port-au-Prince, des peintres manquent à l’appel dont on ne sait s’ils sont morts ou partis en province.

Annick Cojean

Source : http://www.lemonde.fr/international/article/2010/02/13/haiti-les-peintres-de-l-espoir_1305043_3210.html




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